top of page

Phèdre en panique !

2025

Note de présentation 

Phèdre en panique met en scène un personnage qui répète son texte face à un miroir, avant la représentation d’une pièce de théâtre. Au départ, rien ne signale qu’il s’agit d’une répétition. Le monologue face caméra implique nécessairement le spectateur, qui pense être interpellé. L’intervention du second personnage en hors champ, qui demande à la jeune femme de venir sur scène, fait rupture avec la première réalité. En effet, cela nous révèle que l’on n’était ni dans une confidence spectateur-personnage principal, ni dans un dialogue psychologique lié à des troubles mentaux comme a pu le mettre en scène le film Taxi Driver avec le personnage de Travis. De plus, la révélation, moment charnière du métrage, reconfigure le récit.

 

Le personnage de Phèdre met en parallèle la passion et la panique, qui traverse la comédienne tentant de l’interpréter. La pièce de Racine, en tant que tragédie, met presque tragiquement en difficulté son interprète, qui tente en vain de la jouer.

 

Le court métrage se compose d’un unique plan séquence, fixe, de face. Le choix du plan f ixe s’explique par ma volonté d’immobiliser le personnage dans son rôle, dans son cadre et dans sa pièce (physique comme théâtrale). Elle n’a pas d’échappatoire, pas de point de vue alternatif direct. Le cadre ici agit comme une surface fermée.

Toutefois, le personnage est mobile, il avance et recule selon ses états d’âme pendant la répétition, ce qui implique gros plans et plans moyens. Les gros plans permettent l’accès aux émotions et au stress de la jeune femme. On ne recense aucun cut au montage, ce choix se justifie par le désir d’exposer le personnage à sa réalité : elle manque d’entraînement, la pièce est dans quelques minutes et pourtant elle n’a pas fini de s’entraîner. Or, via le dispositif du miroir, son manque de maîtrise est dévoilé, tout comme au public, et c’est inévitable. Le décor est neutre : un fond de salle de bain typique avec des carreaux blancs et des serviettes pendues. Ceci conditionne en partie l’atmosphère étouffante, à l’image de l’état mental du personnage. Cette dernière se sent prise au piège dans le manque de maîtrise scénique. La caméra est assumée comme un miroir qui révèle les impasses (regard caméra constant). La bande son exerce une pression sur le spectateur ; l’écho est omniprésent et renforce l’effet d’enfermement, de piège. Le personnage parle par moment très près de la caméra, donc par extension, très près du nous. La proximité est comme mise en évidence et trahit la compréhension du spectateur.

 

Le personnage ne se regarde pas pour s’admirer mais pour se transformer dans l’espoir d’incarner au mieux son rôle sur scène.

La révélation de l’illusion interroge le point de vue du spectateur et l’oblige à repenser sa propre position.

Les questions qu’il ou elle est destiné.ée à se poser au début sont :

Le personnage s’adresse t-il à moi ?

À lui même ?

Pourquoi ?

 

Lorsqu’il comprend la véritable motivation du personnage, il réalise l’inutilité de son point de vue. Comme si le personnage n’avait jamais eu besoin de lui pour parler. Le spectateur est placé à la place du reflet ce qui crée un trouble immédiat entre plusieurs réalités.

Note d’intention/d’interprétation

Et effectivement, le miroir n'est alors pas garant d'une seule et même vérité/réalité…

 

Le motif du miroir est polysémique dans l’oeuvre.

 

Le miroir incarne ici le regard du spectateur mais aussi un espace de fabrication. Il n’est pas un lieu de vérité mais un lieu de construction d’une identité. Fausse ou vraie d’ailleurs. Le personnage ne se confesse pas, ne se révèle que peu, et s’exerce surtout. Le miroir est outil de performance, pas de discussions ou d’introspection, même si la mise en scène était en charge de mettre le doute…

 

Je souhaite avec ce métrage remettre en question le regard spectatoriel. Ne sachant jamais où se positionner réellement, les frontières entre les diverses réalités sont dissoutes. Il interroge également la règle de vraisemblance : devons-nous croire ce que l’on voit ? La vue n’est pas un moyen d’accès fidèle à la vérité. C’est le cas du court métrage, notre vision, notre perception est un leurre.

 

Le dispositif du miroir n’est peut être un point de vue fiable, mais il participe à lever le voile sur la performance du personnage principal : elle se rend compte de son incapacité à réciter et jouer correctement grâce à son reflet dans le miroir. Ainsi, il a une fonction de surface auto-réflexive qui permet de mieux se connaitre. Faire face à son jeu, à son échec c’est comprendre et concevoir les failles.

 

Le court métrage The big Shave de Martin Scorsese m’a inspiré la forme. A vrai dire, l’unique plan séquence, fixe et stable produit le sens central du film. J’ai trouvé intéressant de conserver l’unicité du récit pour engendrer une symbolique plus forte. Aucun fragment = aucune respiration narrative possible, aucune échappatoire, le personnage qui se rase ne peut être interrompu et ne peut s’interrompre dans son action violente et auto destructrice. Mon personnage n’a pas les mêmes mobiles face au miroir, mais reste tout autant enfermé dans sa mise à nu (découverte de soi même grâce à l’exercice de performance, elle n’a pas le choix que de se faire face et c’est justement pour cette raison qu’elle vient s’entraîner avec l’aide du dispositif du miroir).

 

Scorsese n’a de cesse de m’influencer car dans de nombreuses de ses oeuvres il utilise l’art du reflet, du miroir pour transformer ses personnages. Je pense notamment à Taxi Driver et sa scène culte « You Talkin' to Me? » de Travis dans le miroir. Le personnage est déjà entré dans le processus de transformation, notamment psychologique. Le miroir face à lui est un outil pour réviser l’attitude du « super-héros » qu’il souhaite tant incarner. Mon personnage use du dispositif réflexif de la même façon. Etant un outil qui dévoile la vérité, il peut aussi valider la métamorphose recherchée : pour Travis > un super héros charismatique, pour Phèdre mon personnage > une super comédienne qui fait mine de connaître son rôle à la perfection.

 

De plus, dans l’essai « Des espaces autres » publié en 1967, Michel Foucault interroge le concept d’hétérotopie par le miroir. Ce texte, à son sens, soutient mon projet dans la mesure où il conceptualise l’ambiguïté de l’objet et du point de vue qu’il peut produire. Foucault affirme que le miroir est source d’utopie et paradoxalement d’hétérotopie. Premièrement, le miroir est une utopie car il ne se situe nulle part, il est dans un espace sans lieu (définition propre de l’utopia). En outre, le reflet que l’on voit n’existe pas réellement. Enfin, le miroir est une hétérotopie en raison de la matérialité de sa nature d’objet qui est bel et bien situé dans un espace réel. Il agit concrètement sur la perception du soi. La construction pensée et réfléchie du comportement du personnage de Phèdre témoigne d’une disposition à transmuter, voire transfigurer, rendue possible par le dispositif du miroir.

 

En somme, le miroir est hétérotopie, un « lieu autre » qui noue, qui relie le réel et l’irréel. En cela, le texte résonne dans Phèdre en panique : de la même façon que le miroir dans mon métrage est un motif qui dissout les frontières entre réalités et perceptions, le miroir chez Foucault incarne lui aussi plusieurs réalités en même temps. Une qui par sa matérialité renseigne de toute évidence sur le lieu réel, qui donc agit sur notre perception réelle de nous même, et une qui est instable, infixe, qui met en doute la fidélité du reflet que le miroir renvoie.

bottom of page